[DOSSIER ] L’AI Officer : ce nouveau dirigeant appelé à piloter la révolution de l’intelligence artificielle dans les entreprises
Face à l’ AI Act et à la généralisation de l’intelligence artificielle, une nouvelle fonction de direction s’impose progressivement
En quelques années, les outils d’IA se sont invités dans les services juridiques, les ressources humaines, la relation client, la finance, l’industrie ou encore la recherche. Mais cette adoption rapide s’accompagne d’une multiplication des risques : biais algorithmiques, protection des données, cybersécurité, propriété intellectuelle, conformité réglementaire ou encore responsabilité juridique.
À mesure que l’AI Act européen entre en application, une nouvelle fonction émerge dans les grandes organisations : l’AI Officer, parfois appelé Chief AI Officer (CAIO). Encore rare il y a deux ans, ce poste devient progressivement un rouage stratégique, chargé d’orchestrer le développement de l’intelligence artificielle tout en garantissant sa maîtrise.
À l’image du Délégué à la protection des données (DPO) lors de l’entrée en vigueur du RGPD, l’AI Officer pourrait bien devenir l’une des fonctions les plus recherchées des prochaines années.
L’IA quitte les laboratoires pour devenir un enjeu de gouvernance
L’intelligence artificielle n’est plus un simple projet expérimental réservé aux équipes techniques. Elle s’impose désormais comme un outil de transformation des métiers.
Selon une enquête publiée par la CNIL en 2025, sept organisations sur dix utilisent déjà des systèmes d’IA ou prévoient de le faire rapidement. L’IA générative représente à elle seule plus de huit projets sur dix.
Pourtant, cette accélération masque un important retard en matière de gouvernance. Peu d’entreprises disposent d’une véritable stratégie IA. Les programmes de formation restent limités, tandis que la préparation à l’AI Act demeure incomplète dans une majorité d’organisations.
Ce décalage devient problématique alors que les exigences réglementaires augmentent et que les grands donneurs d’ordre demandent déjà à leurs fournisseurs de démontrer leur niveau de conformité avant même l’entrée en vigueur complète des nouvelles obligations européennes.
L’IA devient ainsi un enjeu de compétitivité autant qu’un sujet juridique.
Une fonction née pour coordonner toute la stratégie IA
Contrairement au directeur informatique ou au responsable de la donnée, l’AI Officer possède une mission beaucoup plus transversale.
Son rôle consiste à définir la stratégie IA de l’entreprise, sélectionner les projets prioritaires, superviser les déploiements, contrôler les risques, coordonner les équipes techniques et métiers, tout en veillant au respect des nouvelles obligations réglementaires.
Il intervient également dans la formation des collaborateurs, la gouvernance des données, les relations avec les fournisseurs de modèles d’IA et la définition des règles internes d’utilisation.
Autrement dit, il ne développe pas lui-même les modèles : il pilote l’ensemble de leur cycle de vie.
Cette dimension stratégique explique pourquoi les grands groupes commencent à rattacher cette fonction directement à la direction générale ou au comité exécutif.
Deux profils commencent à se dessiner
À mesure que le métier se structure, deux grandes catégories d’AI Officers apparaissent.
Le premier profil est avant tout orienté vers la stratégie d’entreprise. Souvent issu du conseil ou du management, il identifie les opportunités offertes par l’intelligence artificielle, accompagne la transformation des métiers et mesure les gains économiques générés par les nouveaux usages.
Le second provient davantage des équipes techniques. Il supervise les infrastructures, les plateformes de données, les modèles d’apprentissage automatique et les processus de déploiement. Son objectif est d’assurer la robustesse, la sécurité et la performance des systèmes d’intelligence artificielle.
Dans les grandes entreprises, ces deux dimensions tendent à coexister. Les organisations qui cherchent à concentrer l’ensemble de ces missions sur une seule personne découvrent rapidement les limites d’un tel modèle, tant les compétences attendues sont différentes.
Le DPO ne peut pas devenir automatiquement AI Officer
L’apparition de cette nouvelle fonction soulève naturellement une question : pourquoi ne pas confier cette mission au Délégué à la protection des données ?
La réponse est essentiellement juridique.
Le DPO exerce une fonction de contrôle indépendante prévue par le RGPD. Son rôle consiste à conseiller l’entreprise, contrôler sa conformité et alerter en cas de manquement. Cette indépendance lui interdit de participer directement aux décisions opérationnelles concernant les traitements qu’il devra ensuite auditer.
À l’inverse, l’AI Officer prend des décisions. Il valide des investissements, choisit des solutions technologiques, arbitre des projets et assume des responsabilités opérationnelles.
Fusionner ces deux fonctions créerait un conflit d’intérêts évident.
Les chiffres publiés par la CNIL illustrent cette ambiguïté. Plus de la moitié des DPO estiment déjà que l’AI Act relève de leur périmètre. Pourtant, seule une minorité considère maîtriser réellement le nouveau règlement européen et la très grande majorité n’a suivi aucune formation spécifique sur la gouvernance de l’intelligence artificielle.
Le DPO restera donc un acteur essentiel de la conformité, mais il ne pourra généralement pas devenir le pilote opérationnel de la stratégie IA.
Deux réglementations désormais étroitement liées
L’AI Act et le RGPD poursuivent des objectifs différents mais se croisent constamment.
Lorsqu’une entreprise déploie un système d’intelligence artificielle, elle doit souvent conduire plusieurs analyses de risques.
Le RGPD impose une analyse d’impact sur la protection des données personnelles lorsque certains traitements présentent des risques élevés pour la vie privée.
L’AI Act introduit de son côté une évaluation spécifique pour les systèmes d’intelligence artificielle à haut risque, qui s’intéresse bien au-delà des seules données personnelles. Cette analyse porte également sur les risques de discrimination, les atteintes aux libertés fondamentales, les effets sur les enfants ou encore les conséquences sur les droits fondamentaux.
Dans la pratique, une grande partie des informations nécessaires est identique. Les entreprises cherchent donc progressivement à construire des dispositifs de conformité unifiés afin d’éviter les doublons.
L’AI Officer devient naturellement le chef d’orchestre de cette convergence réglementaire.
Former les salariés devient une obligation
L’une des évolutions les plus importantes introduites par l’AI Act concerne la montée en compétence des collaborateurs.
Depuis l’entrée en vigueur de l’article 4, les entreprises doivent veiller à ce que les personnes utilisant des systèmes d’intelligence artificielle disposent d’un niveau suffisant de connaissances.
Cette obligation dépasse largement le simple stage de sensibilisation.
Les directions devront démontrer que leurs équipes comprennent les capacités, les limites et les risques des outils utilisés. Les décisions prises avec l’aide d’une IA devront rester sous supervision humaine, ce qui suppose que les salariés soient capables d’en évaluer les résultats.
Cette exigence accélère encore la montée en puissance de l’AI Officer, qui devient souvent responsable des programmes de formation interne.
Une gouvernance qui s’organise autour d’un comité IA
Dans les grandes entreprises, la gouvernance de l’intelligence artificielle s’inspire désormais des modèles déjà utilisés pour la cybersécurité ou la conformité.
Autour de l’AI Officer se constitue progressivement un comité réunissant les responsables métiers, les équipes techniques, les juristes, les spécialistes des données et les représentants de la direction générale.
Chaque nouveau projet fait l’objet d’une évaluation portant sur son intérêt économique, ses risques techniques, son impact réglementaire et ses conséquences éthiques.
Cette gouvernance permet également de documenter les décisions prises, un élément essentiel pour démontrer le respect des obligations de l’AI Act en cas de contrôle.
Les secteurs les plus réglementés prennent de l’avance
Certaines industries avancent plus rapidement que d’autres.
Dans la santé, l’utilisation de l’intelligence artificielle fait déjà l’objet de recommandations spécifiques de la Haute Autorité de santé et de la CNIL. Les exigences de traçabilité, de validation clinique et de contrôle humain y sont particulièrement élevées.
Le secteur financier poursuit également ses expérimentations, mais les établissements restent prudents face aux exigences d’auditabilité et aux contraintes réglementaires.
Les ressources humaines constituent un autre domaine sensible. Les outils de recrutement automatisé, d’analyse de CV ou d’évaluation des candidats figurent parmi les systèmes considérés comme présentant un risque élevé par l’AI Act. Les entreprises devront être capables de démontrer que ces solutions ne créent pas de discriminations.
Les grands groupes prennent position
Plusieurs entreprises internationales ont déjà structuré leur gouvernance autour d’un Chief AI Officer.
Chez Michelin, Ambica Rajagopal pilote le développement des projets d’intelligence artificielle à l’échelle du groupe.
Orange a confié cette mission à Usman Javaid avec l’objectif d’unifier l’ensemble de ses initiatives IA et d’accélérer leur déploiement.
Air Liquide a également créé une direction dédiée aux données et à l’intelligence artificielle afin d’encadrer le développement de ses modèles industriels.
Dans le secteur de la communication, Publicis Connected Media France s’est doté d’une gouvernance spécifique pour accompagner l’essor des outils de marketing prédictif.
Ces nominations illustrent une tendance de fond : l’intelligence artificielle quitte progressivement les directions informatiques pour rejoindre les instances stratégiques de gouvernance.
Une fonction appelée à devenir incontournable
Comme le DPO après l’entrée en vigueur du RGPD, l’AI Officer apparaît aujourd’hui comme la réponse organisationnelle à une transformation réglementaire et technologique majeure.
Son émergence traduit un changement profond de perception. L’intelligence artificielle n’est plus considérée comme une innovation purement technologique mais comme un enjeu de gouvernance, de responsabilité et de compétitivité.
L’AI Act n’impose pas explicitement la création de ce poste. Pourtant, la multiplication des obligations en matière de gestion des risques, de supervision humaine, de documentation et de formation pousse déjà les entreprises à désigner un pilote capable de coordonner l’ensemble de ces exigences.
Dans les prochaines années, l’AI Officer pourrait ainsi devenir, au même titre que le DPO ou le RSSI, l’un des nouveaux visages de la gouvernance des entreprises confrontées à la généralisation de l’intelligence artificielle.