[PORTRAIT ] Mariano-Florentino (Tino) Cuéllar : le nouveau stratège d’Anthropic face aux défis de la régulation mondiale ?
Ancien juge à la Cour suprême de Californie, spécialiste du droit, de la cybersécurité et des relations internationales, Mariano-Florentino « Tino » Cuéllar devient le premier Chief Global Affairs Officer d’Anthropic. Plus qu’une nomination, ce recrutement illustre une transformation profonde de l’industrie de l’intelligence artificielle : les laboratoires ne se contentent plus de développer des modèles, ils se préparent désormais à participer directement à la construction des règles qui gouverneront l’IA dans le monde.
La course mondiale à l’intelligence artificielle ne se joue plus uniquement dans les centres de recherche ni dans les salles de calcul où s’entraînent les grands modèles de langage. Elle se déplace également dans les ministères, les organisations internationales, les parlements et les institutions de régulation. En annonçant la nomination de Mariano-Florentino « Tino » Cuéllar comme premier Chief Global Affairs Officer, Anthropic envoie un signal fort : la gouvernance de l’intelligence artificielle devient un enjeu aussi stratégique que la recherche technologique elle-même.
Cette décision intervient à un moment où les États-Unis, l’Union européenne, le Royaume-Uni ou encore les pays du G7 multiplient les initiatives pour encadrer les systèmes d’intelligence artificielle les plus avancés. Dans ce contexte, disposer d’un dirigeant capable de dialoguer avec les gouvernements, les autorités de régulation et les organisations internationales devient un avantage stratégique majeur.
Un juriste devenu acteur de la gouvernance mondiale
Contrairement à de nombreux dirigeants de la Silicon Valley issus de l’ingénierie ou de l’informatique, Tino Cuéllar est avant tout un juriste et un spécialiste des politiques publiques.
Son parcours témoigne d’une rare transversalité. Avant de rejoindre Anthropic, il présidait la Carnegie Endowment for International Peace, l’un des plus influents centres de réflexion consacrés aux relations internationales, présent dans une vingtaine de pays. Cette institution conseille depuis plus d’un siècle les décideurs sur les grands enjeux géopolitiques, de la sécurité internationale aux transformations technologiques.
Auparavant, il a exercé comme juge à la Cour suprême de Californie, où il s’est prononcé sur des affaires touchant notamment à la protection de la vie privée, aux technologies numériques, aux accords internationaux et aux équilibres institutionnels.
Sa carrière universitaire est tout aussi remarquable. Professeur de droit à Stanford, il dirigea le Freeman Spogli Institute for International Studies, co-dirigea le Center for International Security and Cooperation ainsi que la Stanford Cyber Initiative, avant de devenir chercheur au sein du Stanford Institute for Human-Centered Artificial Intelligence (HAI), l’un des principaux centres mondiaux consacrés à une intelligence artificielle centrée sur l’humain.
À cela s’ajoute une solide expérience au plus haut niveau de l’État américain. Tino Cuéllar a conseillé plusieurs administrations présidentielles, siégé au President’s Intelligence Advisory Board, participé au Foreign Affairs Policy Board du Département d’État et contribué à plusieurs travaux nationaux sur la cybersécurité, la prolifération nucléaire et l’intelligence artificielle responsable.
Autrement dit, Anthropic ne recrute pas un simple responsable des affaires publiques, mais une personnalité capable de comprendre simultanément les enjeux du droit, de la sécurité nationale, de la diplomatie, de la technologie et de la gouvernance internationale.
Un poste inédit chez Anthropic
La création du poste de Chief Global Affairs Officer constitue une première dans l’histoire d’Anthropic.
Cette fonction dépasse largement les missions traditionnelles des relations institutionnelles ou du lobbying. Elle place désormais la gouvernance mondiale de l’IA au cœur de la stratégie de l’entreprise.
Concrètement, Tino Cuéllar aura pour mission de coordonner les relations d’Anthropic avec les gouvernements, les autorités de régulation, les organisations internationales et la société civile. Il pilotera également les travaux de politique publique, les discussions internationales sur l’IA ainsi que les partenariats institutionnels développés par l’entreprise à travers le monde.
Cette nomination intervient alors que l’IA soulève des questions de plus en plus sensibles concernant la sécurité nationale, la compétitivité économique, la souveraineté numérique, la protection des droits fondamentaux ou encore la stabilité géopolitique.
Faire dialoguer les démocraties avec les laboratoires d’IA
Dans sa première déclaration, Tino Cuéllar insiste sur ce qu’il considère comme un moment charnière de l’histoire technologique.
Selon lui, les décisions prises aujourd’hui détermineront si l’intelligence artificielle permettra de faire progresser la science, d’améliorer les conditions de vie et de renforcer les démocraties, ou si elle accentuera au contraire les risques, les inégalités et les déséquilibres de pouvoir.
Pour cette raison, il estime que les sociétés démocratiques doivent rester en capacité de définir les règles qui encadreront le développement de cette technologie, plutôt que de subir les évolutions imposées par les seuls acteurs économiques ou géopolitiques.
Cette vision s’inscrit dans la philosophie défendue depuis plusieurs années par Anthropic, qui met régulièrement en avant les notions de sécurité, d’alignement des modèles et de développement responsable de l’intelligence artificielle.
Une stratégie qui dépasse le simple développement technologique
L’arrivée de Tino Cuéllar révèle une évolution profonde de l’industrie de l’IA. Jusqu’à récemment, les grands laboratoires recrutaient principalement des chercheurs, des ingénieurs ou des spécialistes de l’apprentissage automatique afin d’améliorer les performances de leurs modèles.
Aujourd’hui, ces entreprises investissent également dans la diplomatie technologique.
Les discussions autour de l’AI Act européen, des cadres internationaux de sécurité de l’IA, des modèles à usage général (GPAI), de la cybersécurité ou encore des infrastructures critiques montrent que les décisions politiques influenceront directement l’avenir des laboratoires d’intelligence artificielle.
Dans ce contexte, disposer d’une personnalité capable d’échanger avec Bruxelles, Washington, Londres, Tokyo ou les Nations unies devient un enjeu stratégique comparable au recrutement des meilleurs chercheurs en IA.
Une nouvelle génération de dirigeants
Le parcours de Tino Cuéllar illustre également l’émergence d’un nouveau profil de dirigeant.
À la croisée du droit, de la sécurité internationale, de la diplomatie, de la recherche académique et de la technologie, il incarne cette nouvelle génération d’experts capables de naviguer entre les mondes scientifique, politique et institutionnel.
Son expérience dans les plus hautes juridictions américaines, les universités, les administrations fédérales et les centres de recherche internationaux lui confère une légitimité rare pour participer aux grands débats sur l’encadrement de l’intelligence artificielle.
Anthropic lui-même connaissait déjà bien ce profil. Depuis janvier 2026, Tino Cuéllar siégeait au Long-Term Benefit Trust de l’entreprise, un mécanisme original chargé de veiller à ce que les décisions stratégiques de l’entreprise restent compatibles avec son objectif de développement d’une IA bénéfique pour l’humanité. Il quitte désormais cette fonction afin d’intégrer directement l’équipe dirigeante.