CANADA : L’IA nous rend – elle moins intelligents ? Une étude invite à repenser notre manière de l’utiliser
Une étude publiée dans Trends in Cognitive Sciences met en garde contre les effets du « déchargement cognitif » : utilisée comme substitut plutôt que comme outil d’apprentissage, l’intelligence artificielle pourrait progressivement affaiblir certaines de nos compétences. Mais les chercheurs estiment que ce risque n’est pas inéluctable.
L’intelligence artificielle est-elle en train de nous rendre moins intelligents ? À mesure que les assistants conversationnels s’imposent dans les études, le travail et la vie quotidienne, cette question suscite un débat grandissant. Une nouvelle étude publiée dans la revue Trends in Cognitive Sciences apporte un éclairage nuancé : ce n’est pas l’IA en elle-même qui menace nos capacités cognitives, mais la manière dont nous l’ utilisons.
Menée par le chercheur en psychologie Trent N. Cash et ses collègues des universités de Waterloo, Toronto et Purdue, la recherche s’intéresse au phénomène de « déchargement cognitif » (cognitive offloading), c’est-à-dire la tendance à déléguer certaines tâches mentales à des outils externes afin de réduire l’effort intellectuel. Une pratique ancienne, observée depuis l’invention de l’écriture, puis avec la calculatrice ou les moteurs de recherche, mais qui prend une dimension nouvelle avec les systèmes d’IA générative.
L’apprentissage fragilisé par une délégation excessive
Les auteurs rappellent que toute acquisition de compétences repose sur un principe simple : la pratique. Lorsqu’une intelligence artificielle effectue systématiquement une tâche à la place de son utilisateur, celui-ci perd autant d’occasions d’exercer son raisonnement.
Les chercheurs citent notamment une expérimentation menée auprès de lycéens en mathématiques. Les élèves ayant utilisé une IA pour résoudre leurs exercices obtenaient de très bons résultats pendant les séances d’entraînement. En revanche, lorsqu’ils devaient résoudre seuls des problèmes similaires, leurs performances étaient inférieures à celles d’élèves ayant travaillé sans assistance.
Pour les auteurs, l’outil améliore les résultats à court terme, mais peut freiner l’acquisition durable des connaissances lorsqu’il remplace complètement l’effort intellectuel.
Quand les professionnels perdent aussi la main
Le phénomène ne concerne pas uniquement les étudiants. Les chercheurs évoquent également une étude réalisée auprès d’endoscopistes expérimentés utilisant un système d’IA pour détecter des polypes.
Lorsque l’assistance algorithmique a été retirée, leur taux de détection est passé de 28,4 % à 22,4 %. Selon les auteurs, cette baisse traduit un phénomène de désapprentissage : en automatisant une partie de la tâche, l’IA réduit les occasions de maintenir certaines compétences par la pratique régulière.
Autrement dit, l’automatisation peut conduire à une dépendance progressive lorsque l’utilisateur n’exerce plus suffisamment son expertise.
Les capacités cognitives fondamentales restent résistantes
L’étude apporte toutefois un message plus rassurant. Si certaines compétences spécifiques risquent de s’éroder faute d’entraînement, les capacités cognitives fondamentales — comme l’attention, la mémoire de travail ou les mécanismes généraux du raisonnement — semblent beaucoup plus robustes.
Les auteurs soulignent que les recherches sur l’entraînement cognitif montrent généralement des effets limités aux tâches pratiquées, sans véritable transfert vers une intelligence générale. Cette observation laisse penser que les fonctions cognitives de base résistent davantage aux effets du déchargement cognitif.
Cette résilience pourrait constituer, selon eux, un rempart contre les scénarios les plus pessimistes d’une humanité progressivement privée de ses capacités intellectuelles.
Tout dépend du rôle que l’on confie à l’IA
Le principal enseignement de cette étude est que l’impact de l’IA n’est pas déterminé par la technologie elle-même, mais par la qualité de l’interaction entre l’humain et la machine.
Les chercheurs distinguent trois usages.
Le premier consiste à déléguer entièrement la tâche à l’IA : l’utilisateur obtient une réponse immédiate, mais apprend peu et risque de voir ses compétences s’affaiblir.
Le deuxième repose sur une révision active : l’IA propose une solution que l’utilisateur vérifie, critique ou améliore. Les bénéfices cognitifs sont plus importants, même si une partie de l’effort reste externalisée.
Le troisième modèle apparaît comme le plus prometteur : l’IA utilisée comme tuteur. Au lieu de fournir directement la réponse, elle accompagne l’utilisateur par des questions, des indices ou des explications. Dans l’expérience menée auprès des lycéens, les élèves bénéficiant de ce type d’accompagnement ont obtenu des résultats comparables à ceux ayant travaillé sans intelligence artificielle.
Vers une IA qui développe plutôt qu’elle ne remplace
Au-delà du débat sur une prétendue « baisse de l’intelligence », cette étude invite surtout à repenser la conception et les usages des assistants d’IA.
Plutôt que de devenir des machines qui pensent à notre place, les chercheurs plaident pour des systèmes capables de stimuler le raisonnement, de renforcer l’apprentissage et de maintenir l’engagement cognitif de leurs utilisateurs.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si l’IA nous rendra moins intelligents, mais si nous choisirons d’en faire un substitut à notre réflexion ou un partenaire qui nous aide à mieux penser. C’est de ce choix que dépendra, en grande partie, son impact sur nos capacités cognitives.