[ DÉCRYPTAGE] FRANCE : Le Trésor français appelle à la vigilance sur l’ emploi, sans céder aux discours alarmistes
La révolution de l’intelligence artificielle bouleverse-t-elle déjà le marché du travail ? La Direction générale du Trésor apporte une réponse nuancée dans son rapport Trésor-Éco n°391, publié en juin 2026. Si aucune destruction massive d’emplois n’est aujourd’hui observable à l’échelle de l’économie, plusieurs signaux faibles apparaissent, notamment pour les jeunes actifs. Entre gains de productivité, transformation des métiers et nouvelles inégalités, le document dessine les contours d’une mutation dont les effets les plus profonds restent encore à venir.
Une révolution dont les effets macroéconomiques restent limités
Premier enseignement du rapport : contrairement aux craintes souvent exprimées, l’IA n’a pas encore provoqué de choc visible sur l’emploi global.
En 2025, environ une entreprise européenne sur cinq utilisait des solutions d’intelligence artificielle, selon le Global AI Adoption Index. Un niveau d’adoption encore insuffisant pour produire des effets macroéconomiques massifs. Les auteurs soulignent également que les entreprises mettent du temps à adapter leur organisation, ce qui retarde les conséquences économiques de ces nouvelles technologies.
Le Trésor rappelle que deux forces opposées s’exercent simultanément.
D’un côté, l’IA automatise certaines tâches et réduit les besoins en main-d’œuvre pour certaines fonctions. De l’autre, les gains de productivité permettent aux entreprises de produire davantage à moindre coût, d’accroître leur activité et, dans certains cas, de créer de nouveaux emplois.
Les entreprises qui investissent rapidement dans l’IA gagnent ainsi des parts de marché et recrutent davantage. Mais cette dynamique peut aussi fragiliser leurs concurrents moins avancés technologiquement, qui voient leur activité diminuer.
Des premiers signaux d’alerte apparaissent
Si l’emploi global résiste, plusieurs indicateurs invitent néanmoins à la prudence.
Aux États-Unis, entre 4,5 % et 6,2 % des licenciements annoncés en 2025 ont été officiellement attribués à l’intelligence artificielle. Le rapport invite toutefois à relativiser ces chiffres. De nombreuses entreprises utiliseraient désormais l’IA comme argument de communication pour justifier des restructurations qui répondent en réalité à d’autres impératifs économiques. Une enquête citée par le Trésor indique ainsi que 59 % des entreprises américaines reconnaissent avoir invoqué l’IA pour expliquer un gel des embauches ou une réduction d’effectifs.
Pour les auteurs, ces annonces ne constituent donc pas une mesure fiable de l’impact réel de l’intelligence artificielle sur l’emploi.
Les jeunes actifs, premiers concernés par la transformation
L’une des principales préoccupations du rapport concerne l’insertion professionnelle des jeunes diplômés.
Plusieurs études récentes convergent vers un même constat : les recrutements diminuent dans les métiers les plus exposés à l’IA générative.
Les travaux d’Erik Brynjolfsson et de ses collègues montrent que l’emploi des 22-25 ans dans ces professions a reculé de 16 % entre fin 2022 et l’été 2025 par rapport aux autres catégories de travailleurs. D’autres recherches, notamment celles de Massenkoff et McCrory ou encore de Hosseini et ses coauteurs, aboutissent à des conclusions comparables.
En France, les données de l’Insee vont dans le même sens. Entre fin 2023 et fin 2025, l’emploi des 15-29 ans s’est contracté de 3,8 points dans les activités informatiques, alors que les autres classes d’âge continuaient de progresser.
Le phénomène ne correspond pas à une vague de licenciements. Il traduit surtout un ralentissement des embauches de profils juniors dans des métiers où les tâches d’entrée de carrière sont précisément celles que l’IA automatise le plus facilement.
Le risque d’une génération moins bien formée
Au-delà de l’emploi, le rapport met en évidence une conséquence plus discrète mais potentiellement plus profonde : l’affaiblissement des parcours d’apprentissage.
Les premières années de carrière reposaient largement sur des activités de rédaction, de recherche documentaire, d’analyse ou de programmation. Ces tâches, désormais largement assistées par l’IA, constituaient pourtant le socle de l’acquisition progressive de l’expertise.
Le Trésor rejoint ainsi plusieurs travaux récents qui alertent sur l’émergence d’un « apprenticeship gap », un déficit d’apprentissage susceptible de fragiliser la formation des futurs experts. À court terme, les entreprises gagnent en productivité ; à long terme, elles pourraient rencontrer davantage de difficultés à former leurs futurs cadres et spécialistes.
Autre facteur à prendre en compte : le télétravail. Une étude publiée en 2026, The Broken Ladder, estime que la baisse des recrutements de jeunes diplômés serait davantage liée à la généralisation du travail à distance qu’à l’IA elle-même. L’encadrement des débutants étant plus complexe à distance, les entreprises privilégieraient des profils déjà expérimentés.
Des secteurs très inégalement exposés
L’impact de l’IA ne sera pas uniforme.
Le Trésor identifie plusieurs secteurs particulièrement exposés :
- les services financiers et les assurances ;
- les activités informatiques ;
- l’édition ;
- les services scientifiques, techniques et professionnels.
À l’inverse, l’agriculture, la construction ou certaines activités industrielles demeurent relativement protégées en raison de la forte dimension physique de leurs métiers.
Les différences apparaissent également dans les taux d’adoption. En France, près de 59 % des entreprises du secteur de l’information-communication utilisent déjà l’IA, contre seulement 9 % dans la construction.
Les premières réductions d’effectifs annoncées concernent essentiellement les grandes entreprises technologiques, notamment dans le développement logiciel. À l’inverse, les entreprises spécialisées dans l’IA continuent de recruter massivement. OpenAI, par exemple, prévoit de doubler ses effectifs en 2026.
Les grandes inconnues des prochaines années
Le rapport insiste sur le fait qu’il est encore impossible de prédire l’ampleur réelle de la transformation.
Dans un scénario où l’IA agentique et les systèmes autonomes se diffuseraient largement, une part importante des métiers pourrait voir plus de 30 % de leurs tâches automatisées, ce qui transformerait profondément leur contenu sans nécessairement entraîner leur disparition.
Mais l’histoire économique invite à la prudence. Les grandes révolutions technologiques ont souvent détruit certaines activités tout en créant de nouveaux métiers. Les auteurs rappellent ainsi que près de 60 % des travailleurs américains exercent aujourd’hui une profession qui n’existait pas avant les années 1940, preuve que l’innovation redessine davantage le travail qu’elle ne l’efface.
Reste une interrogation majeure : celle des salaires. Les travailleurs capables de collaborer efficacement avec l’IA pourraient voir leur rémunération progresser, tandis que ceux dont les compétences deviennent substituables risquent d’être confrontés à une pression accrue sur les revenus.
Former plutôt que subir
Face à ces transformations, la Direction générale du Trésor plaide pour une politique d’anticipation plutôt que de réparation.
Le rapport recommande d’investir dans la formation continue afin d’accompagner les transitions professionnelles, de poursuivre les investissements dans les technologies d’IA pour préserver la compétitivité française et d’adapter les dispositifs d’enseignement aux nouveaux besoins des entreprises.
Le plan « Osez l’IA », lancé en 2025, qui vise à former 15 millions de professionnels d’ici 2030, ainsi que le programme « Compétences et métiers d’avenir » de France 2030, sont présentés comme des leviers essentiels pour préparer cette transition.
Une transformation encore à ses débuts
Le rapport Trésor-Éco n°391 ne valide ni les scénarios catastrophistes annonçant une disparition massive des emplois, ni les discours excessivement optimistes promettant une simple augmentation de la productivité. Il dresse au contraire le portrait d’une transformation progressive, déjà perceptible dans certains secteurs et particulièrement sensible pour les jeunes actifs.
La question n’est plus de savoir si l’intelligence artificielle modifiera le travail, mais à quelle vitesse et dans quelles conditions cette mutation se produira. Pour les auteurs, l’enjeu est désormais moins de freiner l’innovation que d’organiser les transitions professionnelles afin d’éviter que les gains technologiques ne se traduisent par un creusement des inégalités ou un affaiblissement durable des parcours d’entrée dans l’emploi.