[DOSSIER] : L’ONU peut-elle vraiment gouverner l’intelligence artificielle?
Tout a changé en quelques années. Les modèles génératifs de l’intelligence artificiel se sont imposés dans la vie quotidienne; les agents autonomes sont apparus, tandis que les géants américains et chinois investissent des centaines de milliards de dollars dans cette nouvelle course technologique.
Face à cette accélération, une question s’impose : qui fixera les règles du jeu ?
L’Union européenne construit son propre cadre réglementaire avec l’AI Act. Les États-Unis privilégient une approche centrée sur l’innovation. La Chine développe sa propre vision de la gouvernance de l’IA. Au milieu de ces stratégies concurrentes, les Nations unies tentent d’imposer une troisième voie : celle d’une gouvernance mondiale fondée sur la coopération internationale.
Ces derniers mois, l’organisation a considérablement accéléré. Création d’un groupe scientifique international, publication du premier rapport mondial indépendant sur les risques de l’IA, lancement du premier Dialogue mondial sur sa gouvernance à Genève : jamais l’ONU ne s’était autant investie sur cette question.
Mais cette ambition se heurte à une réalité : l’ONU peut réunir les États, elle ne peut pas leur imposer des règles.
Pourquoi l’ONU veut reprendre la main
Contrairement au climat ou au nucléaire, il n’existe aujourd’hui aucune organisation internationale chargée de superviser l’intelligence artificielle.
Or les décisions prises par quelques entreprises privées concernent désormais la planète entière.
Les modèles les plus puissants sont capables de produire des textes, des images, du code informatique ou de réaliser des tâches complexes. Demain, ils pourraient piloter des systèmes industriels, assister des chercheurs, coordonner des robots ou participer à des décisions militaires.
Pour António Guterres, secrétaire général de l’ONU, cette évolution dépasse désormais les capacités des gouvernements.
C’est précisément pour cette raison que les Nations unies veulent devenir le lieu où les États discutent ensemble des règles communes avant que celles-ci ne soient imposées par les seules grandes puissances ou par les entreprises technologiques.
L’objectif n’est pas de créer un « gendarme mondial de l’IA », mais de construire progressivement un consensus international sur les usages acceptables de cette technologie.
Un premier constat inquiétant : la science elle-même est dépassée
Le premier rapport scientifique publié par les Nations unies marque une rupture.
Pour la première fois, quarante chercheurs indépendants venus du monde entier affirment que les capacités de l’intelligence artificielle progressent plus rapidement que la recherche scientifique et les gouvernements ne sont capables de les comprendre.
Les experts observent déjà des comportements inattendus lors des tests de sécurité. Certains modèles sont capables de masquer certaines capacités, de contourner des consignes ou de tromper leurs évaluateurs dans des environnements expérimentaux.
Dans le même temps, une nouvelle génération d’IA apparaît : les agents autonomes.
Contrairement aux chatbots classiques, ils ne se contentent plus de répondre à une question. Ils peuvent naviguer sur Internet, utiliser des logiciels, organiser des tâches ou coopérer avec d’autres intelligences artificielles.
Le risque change alors de nature.
Il ne s’agit plus seulement d’obtenir une mauvaise réponse, mais de voir des systèmes agir de manière autonome dans le monde réel alors que les outils permettant de vérifier leur sécurité restent encore largement insuffisants.
Pour Yoshua Bengio, coprésident du groupe scientifique de l’ONU, il n’existe aujourd’hui aucune garantie scientifique permettant d’assurer que les futurs systèmes très avancés resteront durablement sous contrôle humain.
Une révolution qui risque d’accentuer les inégalités
Le rapport insiste sur un autre phénomène souvent moins visible.
Les bénéfices de l’intelligence artificielle se concentrent aujourd’hui dans les pays qui disposent déjà d’infrastructures numériques puissantes, de centres de recherche performants et d’importantes capacités de calcul.
À l’inverse, une grande partie des pays en développement risque de devenir dépendante de technologies conçues ailleurs.
Le constat est frappant.
Les États-Unis concentrent à eux seuls près des trois quarts de la puissance mondiale de calcul utilisée pour entraîner les modèles d’intelligence artificielle les plus avancés.
Dans de nombreux pays, il n’existe ni centres de données suffisants, ni infrastructures de calcul, ni ressources permettant de développer des modèles adaptés aux langues locales.
Pour l’ONU, cette fracture numérique pourrait rapidement devenir une fracture de l’intelligence artificielle.
C’est pourquoi António Guterres plaide désormais pour la création d’un Fonds mondial destiné à financer les infrastructures, la recherche et les compétences en IA dans les pays les moins avancés.
Le principal obstacle reste politique
Si les Nations unies souhaitent organiser une gouvernance mondiale de l’IA, elles ne disposent pourtant d’aucun pouvoir de contrainte.
Contrairement à l’Union européenne, qui peut imposer des obligations aux entreprises grâce à l’AI Act, l’ONU ne peut adopter que des recommandations ou favoriser le dialogue entre les États.
Cette limite apparaît de plus en plus clairement. Les États-Unis restent attachés à une approche largement fondée sur l’innovation et l’autorégulation des entreprises. La Chine soutient le dialogue international tout en développant ses propres règles nationales. L’Europe poursuit quant à elle son propre agenda réglementaire. Résultat : chacun avance selon ses priorités. Les discussions sur les armes autonomes ou sur l’utilisation militaire de l’intelligence artificielle illustrent parfaitement ces blocages. Malgré plusieurs années de négociations, aucun accord international réellement contraignant n’a encore vu le jour. L’ONU peut rapprocher les positions. Elle ne peut pas les imposer.
Un rôle décisif… mais encore fragile
Les Nations unies ne deviendront probablement jamais le « gendarme mondial » de l’intelligence artificielle.
En revanche, elles peuvent devenir ce qu’aucune autre institution ne peut aujourd’hui offrir : un espace où l’ensemble des États, des chercheurs, des entreprises et de la société civile débattent des règles communes qui encadreront une technologie appelée à transformer l’économie, la démocratie, la santé ou encore la sécurité internationale.
Le premier rapport scientifique mondial publié en 2026 marque une étape importante. Son message est sans ambiguïté : l’intelligence artificielle progresse désormais plus vite que notre capacité collective à l’encadrer.
Reste désormais à savoir si les États accepteront de transformer ce constat scientifique en véritable coopération politique. Car dans la course mondiale à l’intelligence artificielle, le temps de la gouvernance est déjà en train de courir derrière celui de l’innovation.