FRANCE : La compagnie française d’Assurance COFACE assure que l’IA ne menace plus seulement les emplois peu qualifiés : les métiers intellectuels entrent à leur tour dans la zone de risque
Trois ans après l’arrivée de ChatGPT, les effets de l’intelligence artificielle sur l’emploi restent encore difficiles à mesurer dans les statistiques. Pourtant, une étude publiée par Coface et l’Observatoire des Emplois Menacés et Émergents (OEM) montre que la transformation est déjà en cours. Et contrairement aux précédentes vagues d’automatisation, ce ne sont plus les tâches répétitives ou manuelles qui sont les premières concernées, mais les activités intellectuelles, analytiques et fortement qualifiées.
Cette étude, qui propose une cartographie inédite de l’exposition des métiers à l’intelligence artificielle, met en évidence un déplacement majeur de la frontière de l’automatisation. Là où la robotique avait essentiellement transformé les chaînes de production et les emplois industriels, l’IA générative et les futurs agents autonomes s’attaquent désormais aux tâches cognitives : analyser des informations, rédiger des documents, concevoir des solutions ou traiter des données complexes.
Pour parvenir à cette conclusion, les chercheurs ont développé une méthodologie particulièrement fine. Les 923 professions étudiées ont été décomposées en milliers de tâches, elles-mêmes subdivisées en actions élémentaires décrites selon un triptyque – action, objet et contexte. Chaque action a ensuite été évaluée selon son potentiel d’automatisation, ce qui permet de dépasser les approches traditionnelles consistant à classer un métier comme automatisable ou non. Cette analyse offre une vision beaucoup plus réaliste des transformations à venir, en montrant que ce sont les tâches, plus que les professions elles-mêmes, qui évoluent.
L’étude insiste toutefois sur un point essentiel : mesurer le potentiel technique d’automatisation ne signifie pas prédire une destruction mécanique des emplois. Les chercheurs n’intègrent volontairement ni les créations de nouvelles activités, ni les besoins futurs des entreprises, ni les obstacles économiques ou réglementaires susceptibles de ralentir le déploiement de l’IA. L’objectif est d’identifier les métiers les plus exposés à une transformation profonde de leur contenu.
Les résultats montrent que les professions les plus vulnérables sont aujourd’hui celles qui manipulent principalement de l’information. Les métiers de l’ingénierie, de l’informatique, de la finance, du droit, de l’administration ou encore certaines professions créatives concentrent la plus forte proportion de tâches susceptibles d’être automatisées. Dans le scénario de développement de l’IA agentique retenu par les auteurs, près d’une profession sur huit dépasse le seuil de 30 % de tâches automatisables, considéré comme le point à partir duquel le métier pourrait être profondément reconfiguré.
À l’inverse, les activités reposant sur la présence physique, la dextérité manuelle ou les interactions humaines résistent davantage. Les métiers de la construction, de la maintenance, des transports, de la restauration, du nettoyage ou encore une partie des professions du soin demeurent relativement protégés. Les enseignants, les vendeurs ou les professionnels de l’accompagnement occupent une position intermédiaire : certaines de leurs missions pourront être assistées par l’IA, mais la relation humaine reste difficilement substituable.
Au-delà des métiers, l’étude révèle également de fortes disparités entre les pays. L’exposition dépend avant tout de la structure économique de chaque territoire. Les économies fortement orientées vers les services à haute valeur ajoutée apparaissent logiquement plus concernées. Le Royaume-Uni figure ainsi parmi les pays les plus exposés, avec près de 20 % du contenu du travail potentiellement automatisable. À l’autre extrémité, la Turquie affiche un niveau proche de 12 %, son économie restant davantage tournée vers des activités moins concernées par l’automatisation cognitive.
La France occupe une position intermédiaire. Environ 16 % du contenu du travail y apparaît potentiellement automatisable, un niveau proche de la moyenne européenne. Cette situation reflète la diversité de son tissu économique, qui combine une forte présence de métiers de la connaissance avec un secteur industriel encore important. L’étude souligne toutefois que cette moyenne masque d’importants contrastes territoriaux. Les grandes métropoles, où se concentrent les sièges sociaux, les activités financières, les services numériques et les professions intellectuelles, apparaissent beaucoup plus exposées que les territoires dominés par l’agriculture, l’artisanat ou le tourisme.
Pour les auteurs, les conséquences de cette mutation dépassent largement la seule question de l’emploi. En automatisant une partie des tâches exercées par les salariés les plus qualifiés, l’intelligence artificielle pourrait modifier la répartition de la richesse entre le travail et le capital. Les pays dont les finances publiques reposent principalement sur les cotisations sociales et les impôts liés au travail pourraient voir leurs recettes diminuer, tandis que les besoins de financement de la formation professionnelle et de l’accompagnement des transitions augmenteraient.
Cette évolution interroge également le système éducatif. Si certaines compétences acquises au cours d’études longues deviennent plus facilement automatisables, la valeur des diplômes pourrait progressivement évoluer. Les employeurs pourraient accorder davantage d’importance aux capacités que l’IA peine encore à reproduire : l’esprit critique, le jugement, la créativité, l’adaptabilité ou encore la capacité à superviser les systèmes d’intelligence artificielle.
Enfin, l’étude attire l’attention sur un enjeu plus stratégique : la dépendance croissante des économies aux infrastructures de l’IA. Les semi-conducteurs, les grands modèles de langage et les centres de données restent concentrés entre les mains d’un nombre limité d’entreprises et de pays, faisant émerger de nouvelles vulnérabilités industrielles et géopolitiques.
Les auteurs se gardent bien d’annoncer une disparition massive des emplois. Ils rappellent que l’exposition technique ne préjuge pas des effets réels sur le marché du travail. En revanche, une conclusion s’impose déjà : l’intelligence artificielle ne transforme plus seulement les métiers les moins qualifiés. Elle s’attaque désormais au cœur des professions intellectuelles, obligeant entreprises, pouvoirs publics et systèmes de formation à repenser en profondeur les compétences qui feront la valeur du travail dans les années à venir.