Le droit d’auteur et l’utilisation des textes sacrés

août 16, 2025 | by nowerlonono@gmail.com

coup moyen homme portant des lunettes vr

L’avènement des outils d’intelligence artificielle dans le domaine de la foi soulève un problème de fond en matière de droits d’auteur. Pour fonctionner, une IA est entraînée sur de vastes bases de données, incluant des traductions de la Bible, des commentaires des Pères de l’Église, et des écrits théologiques modernes. Or, une grande partie de ces œuvres est protégée par le droit d’auteur. Cette pratique crée une véritable tension entre le statut de ces textes comme simple « donnée » pour l’IA et les droits légaux de leurs auteurs et éditeurs. Le cœur du débat se trouve donc à l’intersection du droit de la propriété intellectuelle et de la nature sacrée de la Parole de Dieu.

La propriété intellectuelle face aux algorithmes : un affrontement juridique

Le droit d’auteur, tel qu’il est appliqué dans le monde entier, ne protège pas l’idée elle-même, mais l’expression originale de cette idée. Par conséquent, si le texte original de la Bible est tombé dans le domaine public, une traduction spécifique, comme la Bible de Jérusalem, ou un commentaire théologique, est une œuvre protégée. Le processus d’entraînement d’une IA, qui implique de copier et d’analyser ces œuvres, peut donc être perçu comme une violation du droit d’auteur.

Ce conflit est au centre de nombreux procès internationaux, où des auteurs et des éditeurs s’opposent aux grandes entreprises de l’IA. La légalité de ces pratiques est loin d’être établie. Les entreprises d’IA se défendent en invoquant parfois des exceptions au droit d’auteur, telles que le « fair use » aux États-Unis ou l’exception de recherche de textes et de données (TDM) en Europe. Cependant, l’application de ces exceptions à des fins commerciales est vivement contestée. Comme l’a noté l’expert en droit de la propriété intellectuelle Lionel Bently, le droit peine à encadrer l’exploitation massive d’œuvres protégées pour créer des produits payants sans rémunérer les créateurs.

La Parole de Dieu : un bien commun à l’humanité

D’un point de vue théologique, la Parole de Dieu est considérée comme un don, un « donum Dei » destiné à l’ensemble de l’humanité. La mission de l’Église, telle que décrite dans la constitution Dei Verbum, est de la transmettre fidèlement et de la rendre accessible à tous. Cette vision s’oppose naturellement à l’idée que la connaissance religieuse puisse être une marchandise soumise à des droits exclusifs.

Ce paradoxe se retrouve dans l’Église elle-même. Si d’un côté elle promeut la plus large diffusion possible des Écritures, de l’autre, elle protège par le droit d’auteur les travaux de ses propres théologiens, traducteurs et éditeurs. Le Code de Droit Canonique (CIC) encadre la publication des livres sacrés pour en garantir l’intégrité doctrinale. L’usage de l’IA qui contournerait ces règles de protection pourrait donc être vu comme une double violation : du droit civil et du droit canonique, en ce qu’il ignore les mécanismes de validation de l’Église. De plus, réduire la Parole de Dieu à de simples « données » pour un algorithme commercial est une forme de profanation, qui dépouille le sacré de sa dimension relationnelle et spirituelle. Des théologiens comme Jean-Luc Marion ont mis en garde contre cette réduction de l’événement de la Révélation à une simple information utilitaire.

Vers une éthique de la réutilisation et du respect

En conclusion, la création d’IA « catholiques » met en lumière un conflit fondamental entre la logique économique de la technologie et la nature sacrée de la Parole de Dieu.

Sur le plan juridique, les entreprises développant ces IA doivent respecter les droits d’auteur en négociant des licences avec les ayants droit. L’absence de règles claires sur ces questions expose les créateurs à une spoliation et crée une zone de non-droit.

Sur le plan éthique, l’Église devrait militer pour un modèle où la technologie respecte la propriété intellectuelle tout en favorisant la diffusion libre et accessible de l’Évangile. Elle-même, en tant qu’éditeur, pourrait donner l’exemple en adoptant des licences qui permettent une réutilisation respectueuse de certains de ses contenus.

L’objectif final est d’utiliser l’IA au service de la mission de l’Église, et non de réduire l’Évangile à une simple ressource pour une technologie avide de données. Le droit d’auteur, dans ce contexte, n’est pas qu’une règle économique ; il est un rempart qui protège le travail des serviteurs de la Parole, et, par extension, le respect qui lui est dû.

La protection des données et le droit à la vie privée

L’arrivée d’assistants numériques dans le monde de la foi soulève un problème inédit et capital : celui de la protection des données et du respect de la vie privée. Lorsqu’un fidèle se confie à une IA pour aborder des questions intimes, une nouvelle forme d’intimité numérique se dessine. Cette situation met en tension la législation sur la protection des données et le principe théologique de la confidentialité. La question centrale est donc de savoir comment la loi, et la doctrine de l’Église, peuvent collaborer pour protéger l’intimité de la conscience face à une machine.

La protection juridique des données : entre texte de loi et réalité

Du point de vue du droit, les informations personnelles partagées avec une IA « catholique » tombent sous le coup de la réglementation sur les données. En Europe, le RGPD s’applique, et ces données, qui concernent les opinions religieuses, sont considérées comme des données sensibles. Leur traitement est donc soumis à des règles très strictes, notamment l’obtention d’un consentement explicite de la personne et la mise en œuvre de mesures de sécurité renforcées.

Cependant, il existe un décalage entre la théorie légale et la pratique. Des juristes comme Paul de Hert, spécialiste du droit européen sur les données, soulignent que le consentement de l’utilisateur n’est pas toujours pleinement éclairé. Les gens ne mesurent pas toujours que leurs confidences, une fois sur un serveur, peuvent être analysées, stockées ou utilisées pour améliorer l’algorithme. De plus, il n’existe aucune garantie légale de « secret professionnel » pour un logiciel, comme il en existe pour un avocat, un médecin, ou un prêtre.

Le secret de la conscience : un rempart théologique

La doctrine catholique offre un niveau de protection de l’intimité bien supérieur au droit séculier. Le sceau de la confession est une loi divine qui garantit l’inviolabilité du « for interne sacramentel ». Un prêtre est tenu au silence absolu sur ce qu’il entend en confession, sous peine d’être excommunié. La direction spirituelle et les autres discussions relevant du « for interne extra-sacramentel » sont aussi protégées par un devoir de confidentialité. Le Catéchisme de l’Église Catholique (CEC) et le Code de Droit Canonique (CIC) insistent sur l’inviolabilité de ce secret, qui préserve la personne dans sa relation la plus intime avec Dieu.

C’est là que réside le véritable danger théologique de l’IA. Par essence, une IA ne peut pas respecter un tel secret. Son fonctionnement repose sur la collecte et l’analyse de données. Même si les développeurs jurent de protéger la confidentialité, il y a une différence abyssale entre la sacralité d’un secret divin et une simple promesse technique. L’IA, n’ayant pas de conscience, ne peut pas comprendre les concepts de secret ou de sacralité. Le risque est qu’elle viole l’intimité de la conscience et réduise l’âme à une série de données, une perspective que des théologiens comme Jean-Luc Marion ont dénoncée comme une réduction de la personne à l’utilitaire.

Le devoir de prudence et de clarté

En conclusion, les IA « catholiques » révèlent une profonde tension entre le droit et la doctrine de l’Église. Le droit tente de protéger l’intimité des individus par des règles, mais l’IA, par sa nature même, représente une menace pour cette protection. C’est à l’Église de prendre ses responsabilités.

Sur le plan pastoral : Il est impératif que les prêtres et les guides spirituels informent les fidèles des risques liés à ces outils. Il faut clairement affirmer qu’une discussion avec une IA n’est pas une direction spirituelle et ne bénéficie d’aucune garantie de confidentialité, qu’elle soit légale ou canonique.

Sur le plan éthique et juridique : L’Église devrait exiger une transparence totale de la part des entreprises qui développent ces IA. Elle ne devrait jamais approuver un outil qui ne peut pas offrir les mêmes garanties de confidentialité qu’un ministre humain.

La protection de la vie privée et de la conscience n’est pas un détail, c’est le socle de la dignité de la personne. L’IA peut être un formidable outil de connaissance, mais elle ne doit pas se transformer en un confesseur numérique, car elle ne pourra jamais offrir la sécurité et la grâce d’une rencontre humaine avec Dieu.

RELATED POSTS

View all

view all

© 2025 Fides Algorithmica – Tous droits réservés | Mentions légales